Rachida Dati et la dérive médiatique

Par Eric Cachart

C’est un petit pas de plus qui vient d’être franchi dans ce qu’il faut bien appeler la dérive médiatique et à travers elle la menace qu’elle porte pour la démocratie. 
Après les caméras cachées au service de reportages «d’informations secrètes » voici désormais le micro ouvert à l’insu des personnes interrogées !

Chacun connaît les faits: pendant l’enregistrement d’une émission sur M6 dans les coulisses du parlement européen, Rachida Dati –hors tournage – reçoit un appel téléphonique d’une amie et se livre à des confidences sur ses propres états d’âme.
Sans Etats d’âme, lui, le preneur du son enregistre la conversation comme le vulgaire agent d’une officine d’écoute téléphonique et la «journaliste» diffuse le document sans aucune autorisation de l’intéressée.

Juste pour faire «un coup». 
Mais le mal est fait !
Dès lors que la conversation a été diffusée, chacun y va ensuite de son commentaire, de son interprétation voire de ses conclusions à propos d'une conversation privée et qui aurait probablement souhaité le rester

Voilà bien l’essentiel de cette dérive médiatique dans laquelle les journalistes deviennent des animateurs d’audience et prennent la tête des claques du public dans leurs émissions. Salves d’applaudissement garanties comme ce fut le cas le 15 décembre 2009 dans l’émission «Le Grand journal». Un titre qui a lui seul symbolise la confusion des genres. Une émission de variété et de divertissement dans laquelle politiques et journalistes se font voir quand les autres donnent à voir.

Comme si le fait d’avoir vu résumait désormais le fait d’être informé.

Canal plus avait exploité ce filon Dati dès son édition de la mi-journée dans une émission étrangement baptisée «Edition Spéciale» au cours de laquelle des chroniqueurs s’en donnent à cœur joie pour moraliser à tout propos.
C’est bien l’un des aspects les plus inquiétants de cette dérive médiatique. Désormais et plus que jamais auparavant, le moindre chroniqueur de soirée mondaine, journaliste de presse écrite en mal de notoriété, porteur de micro dans la rue, demoiselle éphémère de la météo, se pense, se voit, se gonfle de son importance et livre son commentaire acide à un public ébaubi par son "audace". Les Guignols sans marionnette mais en toute impunité.

Il y a longtemps que ce sont des émissions où l’on n’apprend rien sinon à se montrer.

L’autre volet de cette «Affaire Dati» tient dans la personnalité même de l’ancienne Garde des Sceaux. Révélée par sa pugnacité et son talent dans la campagne électorale de 2007, elle confond, depuis, action politique et surexposition médiatique. 
Dans un remarquable ouvrage – Média et démocratie: la dérive (Broché) – Roland Cayrol souligne le plaisir médiatique, un peu comme une drogue douce, qui s’est emparé des élites, notamment politiques: «On milite "aux médias", on respire "aux médias". Il y a un Plaisir de se sentir une vedette. L'influence sur le moral joue après le passage à la TV. Réussir à la TV est un des signes tangibles du succès politique

«J’ai été trahie par la journaliste» déclare madame Dati le 16 décembre.

Depuis quand les journalistes ont-ils à trahir ou à na pas trahir le participant à l’un de leurs reportages ?
Quelle est cette connivence revendiquée par une élue de la République dans l’exercice de sa responsabilité ?

C'est le citoyen qui est trahi quand il croit ce qu'il entend ou ce qu'il lit ?

Il s'agit -par parenthèse - de l’un des aspects essentiels d’une communication maîtrisée. Toute relation professionnelle avec un journaliste exige de la préparation et de la concentration.

Cette «affaire Dati» force le constat.
De moins en moins de Journalistes cherchent à comprendre et à informer sur les faits. Ils recherchent un effet d’annonce pour eux-mêmes ou pour le média qu’ils représentent.
De plus en plus de Politiques confondent l’exercice de leur mandat avec de l’achat d’espace….

Il n'en reste pas moins qu'après avoir lu sur les lèvres, les enquêteurs du XXIème siècle semblent maintenant doués, non seulement pour répéter ce qu'on ne leur a pas dit mais également pour expliquer ce que signifie l'insignifiant !